Filtrer
Rayons
Support
Éditeurs
Prix
Cormier
-
Le sentiment de l'exil est un des plus forts qu'on puisse éprouver. Il change le bonheur en mélancolie, les victoires en doutes et les chagrins en répétition. Il accompagne nos travaux, nos voyages, nos amours, nos relations et leur fait prendre une couleur fictive. Il transforme le présent en futur du passé. Le sentiment aigu d'être toujours dans la distance, de ne se sentir en phase avec aucune durée, est compatible avec un instinct de bonheur, une sorte d'animalité de l'esprit. En même temps, ce décalage est propice aux émotions nues. Tout naît de cette dépossession, source de plaisir et de perte à la fois. Elle renouvelle le sens du danger, les joies sèches de la route, les moments d'énergie, les longues périodes d'oubli de soi-même, et les transforme, contre toute attente, en souvenirs miraculeux. Peut-être que l'exil est une des voies d'accès à l'imaginaire poétique. Ou peut-être est-ce simplement un autre nom pour dire la poésie. La poésie invente, ou explore, un monde différent du nôtre : il lui ressemble, c'est la même planète, les mêmes arbres, les mêmes visages. Mais dans le monde jumeau, on éprouve qu'il est possible de vivre. C'est pourquoi l'amour y est si présent. L'exil et la fin de l'exil se trouvent donc en miroir, dans ce carnet qu'on emporte partout avec soi, ce regard en arrière qui recrée soudain l'unité des images perdues et des pensées promises au bûcher. Mers intérieures est un ouvrage aux contours multiples, une forme totalisante qui englobe vers et prose, poésie, narration et méditation, pour évoquer à la fois la peur de vivre et la joie de créer.
-
Ce livre de Marc Blanchet se présente sous la forme d'un murmure infini qui ne s'adresse pas qu'à lui-même. Ce livre est composé de trois ensembles correspondant à trois mouvements de la parole poétique que désigne chacun de ses moments : « Frères, Forteresse, Roses ». S'agit-il d'achever ou de clôturer, des années après, l'effet de présences différées, celles de présences que l'on ne peut quitter, et qui le seront de toute manière, mais après une sévère prise de conscience, à la suite ou au cours d'une réflexion visant une échappée, si ce n'est pour vivre hors de toute assemblée. Cette suite poétique est saisissante. Venant après ses deux derniers livres de poésie - l'un publié aux éditions de La Lettre volée et intitulé Le Pays, en 2021, le second aux édition Obsidiane et intitulé Triste encore, en 2022 - elle s'accorde au plus intime de la vie sans ne jamais charger la langue de quelque représentation anodine comme c'est souvent le cas dans la poésie actuelle. Ce qui transparaît avec force lorsque l'auteur fait appel à l'évocation, aussi manifeste que discrète, des rapports qu'il laisse deviner tendus avec ceux et celles qui auront accompagné ou qui accompagnent encore les faits de mémoire passés ou du présent à l'instant révoqué. Alors que dans ce livre comme dans ses autres livres il ne laisse jamais un je expressif occuper tout l'espace de la parole au point de saturer son lecteur de lubies d'esthètes. Une part vive de l'enfance se trouve sans doute ici évoquée, certes, mais cette proximité avec ce qu'il désigne par le mot frères, lesquels sont appelés à s'évanouir, de telle sorte que leur retour et leur présence, par et dans la traversée des mots, par la magie de ceux-ci, et surtout par leur si fine association, n'ont plus l'heure d'effrayer. Entendons par là que la distance prise par rapport à ce qui aura été vécu, de l'enfance et de tout ce qu'elle aura porté et transporté, ne laisse place à aucune mélancolie. De plus, la parole poétique de Marc Blanchet, dans ce livre comme dans ses livres de poésie précédents, signale une acuité de la perception qui n'est pas sans rappeler l'oeil, et l'oeuvre, du photographe qui accompagnent toute sa démarche de création. Ce qui sépare les formes abstraites, en apparence, de son expression poétique, marquée par la saisie des expériences marquantes, est si mince que l'affirmation de ses replis et la présence de tout ce qui se tient au dehors de soi, chez lui, ne participe d'aucune complaisance. Cette poésie demeure de bout en bout extrêmement lucide face à la vie. La brièveté de ses poèmes, du fait de leur densité, offre peu d'équivalent dans la poésie contemporaine : J'étais sans parole. // Des heures dans la chambre, / avec l'attente pour collier. / Aboyant pour dire oui. // Et complaire.
-
"Malfeu" est la traduction française de "Wanvuur", paru en néerlandais en 2008.
Dans cette suite de poèmes en prose, Bart Vonck cherche à pénétrer les mondes multiples, souvent aléatoires, de la vie quotidienne afin de les rejoindre jusque dans l'infime détail. Chaque poème déplace notre regard pour mieux faire voir ce qui généralement se dérobe à notre attention, comme pour nous faire prendre conscience de l'étrangeté du monde qui nous entoure. C'est ainsi que "l'oeil étranger", comme il l'écrit - c'est-à-dire le regard constamment à l'affût qui se tient néanmoins à bonne distance pour ne pas se laisser submerger par les plates évidences -, nous révèle la plus grande clarté des choses et de la vie, puisque "ce qui reste étranger peut seul être appris". C'est ainsi qu'il s'invite comme il convie le lecteur à "s'éloigner au plus vite des chemins préférés des voyageurs". C'est ce "monde réel" qu'il tente de saisir au plus près, dans sa "densité des plus concrètes".
-
Ce nouveau livre de poésie de Corinne Hoex convoque la figure du vent, figure sans repos qui nous enfonce dans l'impression d'un vide inaliénable qui ne nous trompe pas au sujet de l'univers poétique que nous révèle ce titre, Uzès ou nulle part : tout ce qui demeure hors d'atteinte, tous ces paysages intérieurs, sont rejoints, touchés. Et ce serait une profonde erreur que de croire y découvrir quelque légèreté après y avoir identifié une telle obstination à tâter le fond de l'existence pour approcher au plus près ces lieux où aucune paix n'est jamais acquise. Au-delà de l'expérience singulière, cette parole poétique resserrée comme nulle autre, désigne un dénuement extrême, comme elle montre cette fragilité secrète épousant les limites de l'expression, et où se joue la présence de ce qui s'est absenté, où se découvre un quotidien épuré de ses strates inutiles afin d'atteindre le plus démuni qui est aussi chez elle le plus dense, là où l'autre se trouve désormais : nous nous offrirons / l'un à l'autre / de beaux moments / de manque, écrit-elle. Ce sont les coups et blessures qui s'y dissimulent, que l'on pouvait croire un instant égarés ; et qui reviennent avec une précision de la langue, de l'expression, celle d'une passion qui embrasse le vent. Quelque chose d'une urgence, d'une brûlure traverse ce livre exceptionnel.
-
Les îles sont fertiles en aventures. Elles font scintiller les facettes d'une existence sortie de ses gonds - voyages, rencontres, pièges, amours, périls. Elles combinent au grand jour le voir et le non-voir. Elles permettent de faire le tour du monde sans perdre le fil.
Malte, Porquerolles, Belle-Île, Manhattan, la Sicile, les Cyclades et tant d'autres, viennent coexister avec les terres intérieures, dans une exploration méthodique de l'enchantement insulaire.
À travers cette suite d'escales dans les îles de la mémoire, le livre nous fait découvrir l'existence d'un royaume dont l'invention remonte à l'enfance. Nous retrouvons ainsi la fonction première des îles : l'expérience du bonheur et la vision de l'infini à portée de la main.
-
Le titre de ce dernier livre du poète Harry Szpilmann peut avoir de quoi étonner le lecteur. Pourtant le terme Fulgor nous est familier sous bien d'autres désignations. S'il signifie éclat ou même splendeur, selon son étymologie latine, il ne laisse pas de doute sur ce que le mot figure lorsqu'il est associé à la signification d'éclat fulgurant, celui de l'éclair. Ce livre composé de textes poétiques courts atteint cette fulgurance de la parole attachée de près à la recherche de l'extrême concentration nécessaire à son expression. Il témoigne comme nul autre d'un travail qui s'opère sur l'usage le plus précis de la langue, lequel devient un véritable travail sur soi-même puisque c'est toute l'expérience de la vie qui s'y trouve approchée, interrogé en quelque sorte. Dans les tous premiers textes du livre, on peut lire ce fragment, dont on peut dire qu'il synthétise ce ton unique que le lecteur est appelé à ressaisir et à s'imprégner tout au long de cette suite poétique : Tout ce que jusqu'alors tu t'imagines avoir conquis : mirages et pâtures de néant. La foudre appelle, mais la flamme est devant. Ainsi l'ensemble de cette suite s'affirme avec force comme un tout, rivé à une économie maximale du déroulé de la parole en s'approchant de la prose sans ne jamais y céder, sans ne jamais s'y enfermer. De ce fait, cette parole à très haute densité poétique ne quitte plus le terrain de la pensée en un tissage entre prose et poésie qui s'impose à chaque moment de son expression. Alors que cette dernière se voit traversée de doutes permanents. Chaque séquence paraît toujours confrontée à l'indétermination de ses relevés, si ce n'est du fait que la vie n'offre pas de but donné d'avance, seulement des chemins à parcourir puisqu'elle est déjà à la poursuite de chemins qui ne peuvent se tracer qu'à chaque avancée. Cette voie poétique ne se décline pas au singulier mais bien à chacun de ses instants au pluriel : ... rien ne s'inscrit sur ta route que l'oppressante opacité de cette blessure sans fond. Plus qu'à simplement lire, ce livre, parce qu'il ralenti la lecture est un livre à méditer, car la langue atteint une profondeur exceptionnelle appelée à interroger le lecteur, tout lecteur : Toi que vivre écartèle et çà et là éblouit, de quelle blessure, de quelle brûlure ton souffle tire-t-il sa légitimité ?
-
L'Arbre en chemin s'inscrit dans le sillage de Parenthèses, paru voici deux ans. Dans cette suite alternant poèmes en vers et en prose, il semble que Philippe Jones condense en quelques pages aussi denses que limpides l'expérience de toute une vie en poésie. L'arbre occupe depuis toujours une place privilégiée dans l'imaginaire de l'auteur. Le revoici tel qu'en lui-même, campé dans sa matérialité d'arbre, mais simultanément envisagé dans toutes ses connotations symboliques, et enfin comme une métaphore de l'écriture poétique (« un arbre s'enracine / et se forge l'image »). À l'instar d'un arbre, le livre progresse en se ramifiant, évoquant tour à tour le rapport du poète au monde sensible, la femme, l'amour et le couple (ces deux êtres qui n'en font qu'un), les éléments essentiels d'un paysage intérieur - avant de se clore par le rappel discret d'un épisode tragique fondateur de la vie de l'auteur. La dédicace ouvrant le livre s'éclaire alors, et l'on comprend in fine que ce livre dessine aussi un autoportrait en creux.
-
Écrivain francophone originaire d'Anvers, Guy Vaes (1927-2012) a publié de la poésie, des romans et des essais. Il était aussi photographe et grand arpenteur des villes, d'Anvers à Londres. Son premier recueil de poèmes, Ce qui m'appartient, paraît en 1952. Son premier roman, Octobre long dimanche (1956), salué par Julio Cortazar, est devenu un classique du « réalisme fantastique » belge. En 1983, son deuxième roman, l'Envers, reçoit le prix Rossel. Il publiera deux autres romans au début des années 2000, les Apparences et les Stratèges. Essayiste perspicace dans Londres ou le Labyrinthe brisé (1963), la Flèche de Zénon (1966) et le Regard romanesque (1987), il fut aussi un critique de cinéma d'une grande pénétration.
Édition critique bilingue avec un essai et des notes de Bart Vonck.
-
Quel langage trouver pour dire ce qui tue? Quels mots poser sur le massacre ? Comment, déjà, parvenir à l'appréhender, la destruction du monde, dans toutes ses dimensions ? C'est-à-dire, peut-être, dans une valeur-monde, du côté de ce qui vit, de ce qui rampe, qui coule, qui bruisse, au fond : en se débarrassant d'une représentation humaine ? La tentative, ici, est celle d'une invention. Véronique Bergen signe dans Alphabets des loups un recueil qui fait parler - non pas « simplement » des loups - mais un devenir-loup, au sens deleuzien, au sens où la rencontre avec l'altérité est la condition du geste d'écriture. Il s'agit de quitter son territoire, d'avancer hors des sentiers battus, et de se reterritorialiser en s'inventant chat, oiseau, loup. » Maud Joiret
-
Gouttes ! lacets, pieds presque proliférants sous soleil de poche
Elke De rijcke
- Cormier
- 20 Mai 2005
- 9782930231525
-
-
-
"Contre Jour" est un livre bref, d'une économie d'autant plus étonnante que son auteure parvient à condenser en quelques mots tout un univers de sensations qui sont dans un premier temps construites autour de couleurs et de formes et où les lieux minimalement évoqués sont présents à la manière d'une énigme. C'est alors sur un tout autre plan que se découvre la profondeur de cette écriture poétique d'une grande sobriété. Ce sont les effets d'étrangeté que porte cette écriture, c'est le sentiment de vertige qu'elle produit chez le lecteur qui retient immédiatement l'attention. Comme s'il s'agissait de lever un secret auquel nous ne pourrons pas accéder, mais qui se présente sous les aspects d'une obsession poursuivie avec obstination. Et c'est tout autant l'évocation du processus de la création picturale qui agit comme un palimpseste, à travers les rythmes de la voix. Et c'est une interrogation plus large sur le destin de l'être qui se découvre à travers les gestes et les rêves approchés, une manière d'aller à l'essentiel de la condition humaine sans aucun pathos, mais avec une densité et une justesse qui entame le réel, ce à quoi nous sommes toujours confrontés.
-
La poésie de Philippe Jones est habitée par un imaginaire qui ne cesse de porter la parole depuis l'expérience la plus immédiate vers les rives les plus incertaines de cet inconnu qui nous habite et qui nous environne. Dans "Couleurs d'un éveil", l'alternance entre textes en prose et suites en vers maintient l'équilibre entre la saisie sensible du réel, à juste distance, et l'aspect critique affirmant un rapport au monde devenu plus problématique que jamais.
-
Dixième recueil de Serge Meurant publié au Cormier, "Célébration" porte bien son titre. La poésie de Serge Meurant est bel et bien célébration fidèle des proches, vivants ou disparus, et ce nouveau recueil, qui fait suite à "Vulnéraire" paru voici vingt ans, le rappelle d'un timbre murmuré, comme à voix basse. À l'émotion tenue à juste distance répond une prosodie dont la simplicité repose sur un travail attentif au rythme interne du vers, à la pesée exacte de chaque mot.
Depuis son premier recueil, "Le Sentiment étranger", en 1970, Meurant a toujours fait preuve d'une même démarche, marquée par une quête permanente du dépouillement et du dessaisissement, comme l'écrivait à son propos Pierre Chappuis dans la "Nouvelle Revue française". Chez lui règne une atmosphère particulière, comme si l'on baignait dans un clair-obscur, entre le proche et le lointain des choses, entre dit et non-dit. "Célébration" témoigne à nouveau de cette poésie du murmure, sinon de l'effacement, bien qu'elle soit évocation d'une expérience de la vie dans ses aspects les plus concrets. Conscient de la précarité de toute chose, et de la légèreté de l'être qu'il ne tient pas pour insoutenable parce qu'une sagesse très ancienne l'y a initié de longue date, l'auteur charge quelques mots d'être des fétus sur le cours du temps. Ses poèmes semblent fragiles, mais ils sont de l'ordre des roseaux qui ne se rompent pas. Meurant est de ces poètes qui engagent le lecteur à une écoute à ras des mots, mais qui propulsent vers d'insoupçonnables contrées.
-
Écriture d'une très grande singularité que celle d'Anne Penders. Chacun de ses textes est une entreprise au long cours explorant de multiples affluents de la conscience, de la perception, et du monde qui se montre et se rend présent. Ce livre est un essai poétique autour d'un mot, l'envers, dont il explore la polysémie et le pouvoir de résonance : l'envers des choses et du monde sensible qui nous entoure, et qu'il appartient à l'écriture de révéler, de mettre au jour. "L'Envers" se présente dès lors comme un carnet de bord où se mêlent les notations du quotidien, les souvenirs, les réflexions et les longues expériences de voyages de l'auteur. Présence d'une écriture du monde, écriture de la présence au monde, ainsi pourrait-on résumer cette tentative répétée de s'adresser au lecteur depuis ce que nous connaissons afin de débusquer ce que nous ne connaissons pas encore. Les voies qu'explore Anne Penders témoignent également de sa réflexion sur l'art et de son travail dans les domaines plastique et audiovisuel. Mis en page dans un format à l'italienne, avec une grande attention à la présentation matérielle du texte, "L'Envers" se donne autant à voir qu'à lire.
-
Il y a des textes poétiques dont la parole ne cède sur rien. Ils s'accordent au mouvement intime de la vie, et à la vigilance face à ses moments les plus dramatiques du fait qu'ils revoient au plus vif de ce qui est vécu. Ils cherchent d'une manière quasi désespérée à faire advenir une vérité de l'intérieur même de l'expérience poétique qui les aura motivés, vérité indissociable du sens immanent révélé par les sensations et les émotions, pour les conduire à l'expression. Fils (Hilos) de Chantal Maillard s'inscrit dans un tel horizon et relève d'une telle exigence. Si ce livre se rapporte à un événement personnel vécu en sa durée, il n'est en rien un livre rivé sur la circonstance à l'origine de son motif, ou du moins pas de la manière à laquelle, le sachant, nous pourrions nous attendre. Son langage poétique est fait d'étonnement et d'attention, comme de subversion de la langue, de sa syntaxe, d'une parole tenue au plus près de la vie, en ses moments les plus intenses et les plus critiques. La poésie de Chantal Maillard, il y a lieu d'insister, se refuse depuis ses tous premiers écrits à quelque complaisance que ce soit. Elle ne s'autorise aucune facilité, et se risque jusqu'aux limites d'une interrogation ne cessant de creuser au sein de la langue même l'expérience vécue, ses moments les plus obscurs, ceux qui s'éprouvent dans la difficulté de les porter à la parole.
-
Ce livre relate une série d'incursions temporelles dans l'année 1967.
Coup après coup, 72 poèmes viennent trouer l'écran noir du passé pour faire surgir des rais de lumière.
C'est l'époque où mon enfance commençait à céder de toutes parts sous la pression des forces extérieures : je sentais que j'allais devoir quitter ce royaume en ruines. Un sentiment d'urgence me gagnait. Chaque jour était un nouveau départ.
De cette année engloutie, la plus ancienne où je puisse circuler en esprit, je n'ai pas une vision panoramique. Elle est morcelée. Elle m'apparaît comme une suite de lieux et de moments d'intensité variable, séparés les uns des autres par des portes invisibles, dont on devine la présence mais qui ne se laissent pas franchir. Chaque séquence demeure autonome. Le passage de l'une à l'autre se fait par coupures soudaines, par sauts imprévus dans un autre épisode frappant de cette histoire inachevée.
Et pourtant, la perception de l'ensemble est là, comme dans un rêve profond où l'on perd sans arrêt le fil, tout en sachant qu'on en est à la fois le protagoniste et le témoin. On sait qu'on rêve. On sait qu'on va bientôt se réveiller. Une inquiétude diffuse accompagne la remontée vers la conscience : quelles pépites, quel butin va-t-on pouvoir ramener au grand jour ?
-
En perte, délicieusement est, après Malfeu, le second livre de poésie traduit en langue française de cet auteur néerlandophone dont on peut dire déjà que la traduction relève de la plus haute tenue, saisissante même, si ce n'est par la maîtrise des éléments qui circulent d'une langue à l'autre. Ce livre, par son effet de longue portée qui tient à l'ampleur de ce qu'il explore, est appelé à faire événement, au moins dans les milieux poétiques. Cette écriture n'a rien d'une promenade laissée au hasard. L'auteur déploie une langue poétique avec une rigueur et une lucidité qui ne l'engagent pas moins à chaque instant sur cette voie où l'évocation de l'expérience de vie en sa dimension sensible, en sa venue, en ses battements et ses impulsions autant que ses élans, s'accorde à la puissance des formes de son expression sous les coulées de la conscience de soi. Une perspective sensible où tout concourt à sa constitution, y compris à son moment réflexif où est mis en jeu toute la mémoire, avec ses manques et ses oublis, celle du corps, celle de toute expérience conquise, y compris poétique. Cette poésie n'a absolument pas renoncé à la beauté. Mais non une beauté de forme et de surface, de jeu de langue, mais celle, au-delà du plaisant, d'un savoir intuitif en tant que plaisir, mais un plaisir qui engage toutes les dimensions de l'être, mettant en jeu encore une fois tout le corps, avec tous ses désirs, toutes ses blessures, dont la poésie est issue, et tous ses appels. Ce vers ne laisse pas de doute à ce sujet : Et de s'y être également écorché, / l'invité, l'intrus, celui qui ne soufflait mot. Elle s'attache à faire voir, à faire entendre et à faire sentir la profondeur de l'expérience humaine, ses enjeux et ses vérités. Déjà les premiers vers nous placent dans ces contours et échappées : Ce qui toujours a commencé à notre place / sans ressortir à aucune époque... Ou encore : Il nous faut faire avec ce qui a péri / et demeure... Un livre à lire et à méditer.
-
Génèses et magmas Tome 2 ; à la façon de la phalène
Harry Szpilmann
- Cormier
- 25 Février 2020
- 9782875980212
Dans la foulée de son livre précédent intitulé Genèses et magmas I, Harry Szpilmann développe dans ce second volume, en reprenant et prolongeant le titre du premier, sa réflexion, cette fois, sous la forme de fragments. Il propose à ses lecteurs une véritable poétique où l'expérience existentielle est relayée par celle d'une pensée qui vient soutenir et éclairer le processus de création, afin de motiver et de fonder sa poétique, en ouvrant, et en élargissant les domaines explorés dans ses suites poétiques proprement dites. A ce titre, le lyrisme sans pathos de Harry Szpilmann comporte une dimension critique qu'il paraît impossible de dissocier de sa démarche poétique. Cette dimension critique, nous le savons plus que jamais, est présente dans les diverses démarches poétiques chez les meilleurs poètes de la modernité. Elle parvient à établir des liens multiples, féconds, réciproques, voire même indissociables, entre la création poétique et la pensée qui l'habite. Et ce registre singulier trouve une forme exemplaire dans toute l'oeuvre de ce poète si actuel. Certes il s'agit d'une autre manière d'interroger le monde et la vie en interrogeant le poème lui-même, et tout ce qui nourrit le poème par la même occasion. Et en interrogeant le poème, c'est tout le réel qui se trouve pris dans ses filets : « Le réel étant matière intensive inachevée, écrit-il, la Parole qui s'en soucie et s'y attache, nécessairement se verra remisée en l'Ouvert - intangible séjour où les puissances intensives se recoupent et s'enchevêtrent, illimitées, se mêlent et se confondent et se fondent, et où le Dire se déployant ne le pourra qu'en affleurements, qu'en suggestions, ou en balbutiement ». Ce qui fait de la poésie, pour l'auteur de ces fragments, « notre plus sûre et notre plus exigeante alliée... ».
-
Dès l'ouverture de ce livre, qui est aussi le premier recueil de poésie d'Élodie Simon, le lecteur est immédiatement ébloui par l'inventivité de sa syntaxe, par l'éclat de son lexique, et par l'acuité de sa perception des choses et des événements. D'autant qu'elle refuse d'attribuer d'avance le sens de ce qu'elle approche et cherche à rendre par la parole poétique. Ainsi prend forme une véritable passion pour l'évocation des sensations relevant de la perception du fait de notre simple présence aux lieux, à ce qui les compose et nous les rend quelque peu familiers, là où brûle le feu jamais apaisé de la perception sensible. Cette parole poétique n'hésite pas à se déplacer sur plusieurs terrains à la fois, et simultanément. Le sens de l'étrange dont elle fait preuve se rend disponible à tout événement. Souvent la saisie de ces événements conduit à l'évocation discrète de ce qui remonte de l'enfance, pour ne prendre que cet exemple. Et c'est toute l'expérience individuelle qui se transcende, pour atteindre dans ses assemblages si singuliers une intensité émotionnelle sans ne jamais céder sur cette attention continue et approfondie de la réalité. C'est comme si rien n'échappait à sa mémoire immédiate, au point que les similitudes, les différences et les répétitions dont est faite l'expérience propre de la vie, parviennent à nous faire entendre les mots dans leur nudité où sous les habits d'une fraîcheur retrouvée. Ainsi cette poésie témoigne d'une mutation du regard que nous portons sur le monde, sur l'accélération des bouleversements qui en définissent les singularités toutes actuelles. C'est le constat qui peut être fait de ce qui transforme le sensible, ici porté à la langue poétique. Il suffit, pour prendre la mesure des changements de perspective que l'auteure propose sans l'air d'y toucher de lire ce passage pour s'en rendre compte : de dédales en rameaux / d'errances en gestations / surgi d'imprévus modelages / il habite un lieu / où les traits ne cessent. Cette poésie porte en elle ce refus incessant de prendre retard sur la vie.
-
Publié chez l'éditeur newyorkais Living Hand en 1976 à l'initiative de Paul Auster et Lydia Davis, ce livre de poésie de l'auteure américaine nous est proposé ici dans une traduction française que l'on doit au poète Mathieu Nuss. Celui-ci fait remarquer à juste titre dès l'ouverture de sa préface « que cette poésie s'inscrit à total contre-courant de ce qui nous parvient d'outre Atlantique depuis plusieurs décennies ». Il semble nécessaire de savoir que Sarah Plimpton est tout autant artiste plasticienne fort reconnue, d'où l'importance de la perception au coeur de ses textes. Poésie de la vision, chaque poème est un appel à voir puisque rien ne nous est caché, au premier abord du moins, bien qu'il s'agît toujours pour le poète de dévoiler le réel et tout ce qu'il porte d'inconnu. Ces moments, ces instant évoqués, reconstruits par le langage, par la parole poétique, prennent la forme de poèmes souvent brefs, à la composition précise, rigoureuse. Ils éveillent chez le lecteur des sentiments vifs d'être lié au plus près des choses et des êtres, au plus près des mouvements du corps, marquant ainsi notre enracinement dans la lumière du jour. Le monde qu'elle évoque en son menu détail nous devient familier. Comme le remarque si bien son traducteur : « Nouveauté et troubles que le poème suscite, toujours stimulant, parce que dans leur fragilité et instantanéité, et dans leur instantanéité et invincibilité, chaque fois ils semble dessiner (ou peindre) ce qu'il y a de plus urgent en poésie. Le poème est sans cesse en phase de transition... ». Une manière décisive, pourrait-on dire, de témoigner de l'état toujours mobile de la vision et de ce qu'elle tente d'approcher et qui tient à l'infini variété du vivant. Un texte à lire qui déroge des canons habituels et des préjugés bien ancrés au sujet de la poésie américaine contemporaine.
-
Ce recueil tente de marquer une certaine inadéquation de l'être au monde. Inadaptés au lieu, inaptes à l'autre et séquestrés dans la parole qui est le bruissement de notre espèce.
C'est aller nus dans le noir.
Reste le poème.
Pas le vent de ce qu'on voulait dire, mais la nécessité des failles que les mots maintiennent béantes et du silence auquel ils exhortent.
-
Ce nouveau livre de poésie de Serge Meurant se décline en six suites formant un tout cohérent. Sous ce titre, Empreintes, nous pouvons aussi bien lire, dès l'ouverture, les moulages de la vie, déceler leurs lignes de forces, celles des résistances ouvertes sur cette confrontation manifeste aux angles morts du vivant, en évitant de s'enfermer dans quelque nostalgie.
Ces suites, tout en délicatesse, témoignent aussi bien de ce qui, du monde, affleure, comme de ce qui, de l'autre rencontré et tenu au plus près de soi, peu à peu s'écarte, tout en retenant cependant la trace, tel le froissement de l'invisible pareil à un drap qu'on déplie, pour reprendre les vers de l'un de ses poèmes.
Ainsi se rattache-t-il à la mémoire comme à la conscience de temps qu'elle rappelle à chaque instant. Les mots sont ajustés les uns aux autres avec une extrême précision, selon une langue magnifiquement maîtrisée, à la fois simple et complexe. L'auteur nous offre chaque fois un miroir à plusieurs faces où les figures évoquées relancent la subjectivité qui les porte.
Dès lors, cette poésie n'hésite pas à afficher un caractère personnel. Soutenue par une puissance d'évocation singulière, originale, elle condense des moments d'existence dans lesquels le lecteur peut parfaitement s'introduire afin de partager l'expérience saisie et ravivée par une langue poétique, dépouillée, elle attrape et retient jusqu'à bouleverser.