Filtrer
Rayons
- Littérature
- Jeunesse
- Bandes dessinées / Comics / Mangas
- Policier & Thriller
- Romance
- Fantasy & Science-fiction
- Vie pratique & Loisirs
- Tourisme & Voyages
- Arts et spectacles
- Religion & Esotérisme
- Entreprise, économie & droit
- Sciences humaines & sociales
- Sciences & Techniques
- Scolaire
- Parascolaire
- Dictionnaires / Encyclopédies / Documentation
- Littérature
- Jeunesse
- Bandes dessinées / Comics / Mangas
- Policier & Thriller
- Romance
- Fantasy & Science-fiction
- Vie pratique & Loisirs
- Tourisme & Voyages
- Arts et spectacles
- Religion & Esotérisme
- Entreprise, économie & droit
- Sciences humaines & sociales
- Sciences & Techniques
- Scolaire
- Parascolaire
- Dictionnaires / Encyclopédies / Documentation
Éditeurs
Formats
Accessibilité
Prix
Anamosa
-
"On ne peut plus rien dire..." : Liberté d'expression ; Le grand détournement
Thomas Hochmann
- Anamosa
- 27 Mars 2025
- 9782381911182
" On ne peut plus rien dire... " La complainte de celles et ceux qui dénoncent la " censure " s'étire à longueur de journée sur les plateaux télévisés. Il semblerait que la réaction se soit approprié la liberté d'expression pour mieux la dévoyer. Comment en est-on arrivé là ? Comment récupérer cette liberté fondamentale en démocratie ? Voilà l'enjeu de ce texte incisif.
" On ne peut plus rien dire... " La complainte de celles et ceux qui dénoncent la " censure ", à l'instar d'un Donald Trump, s'étire à longueur de plateaux télévisés. Toute contradiction est dénoncée comme une agression, la lutte contre le racisme est présentée comme une marque d'intolérance " woke ". Par un incroyable retournement, tout effort de protéger le débat démocratique est aujourd'hui brocardé comme une atteinte à " liberté d'expression ". Pourtant, la haine et le mensonge nuisent gravement à la délibération démocratique : les restrictions de l'expression publique, loin d'être en contradiction avec la liberté d'expression, lui sont consubstantielles.
Le juriste Thomas Hochmann révèle la manière dont la réaction a accaparé la liberté d'expression pour mieux imposer ses manières de dire. Mais il montre également comment se réapproprier cette liberté fondamentale, après avoir rappelé et défendu, exemples à l'appui, les lois qui interdisent les discours de haine et les campagnes de désinformation. Leur mise en oeuvre constitue désormais une de nos dernières chances de repousser l'extrême droite. -
Queer. Le terme paraît condenser tout ce que le nouveau président américain aimerait effacer de son monde. Car la posture queer est faite d'opposition, de questionnement et de transgression des normes dominantes de genre. Une subversion qui fait peur. Partout dans le monde, elle fédère les extrêmes droites. Queer est le mot pour dire ce qui ne va pas et ouvrir des possibles.
Queer.
Le terme est aussi coloré qu'incompris, aussi percutant que flou. Il caractérise des artistes. Il qualifie des postures militantes. Il dénomme des minorités sexuelles et de genre. Il rassemble des travaux universitaires. Il désigne des événements. Il conceptualise des esthétiques. Il désigne des apparences non convenues. Il affirme des identités. Il formalise des combats.
Pour le grand public, il questionne.
Sa définition demeure un enjeu de luttes. Ses origines militantes et académiques ne sont jamais très loin. Et si 1990 peut se comprendre aussi bien comme l'année de la naissance académique de la théorie queer que comme celle de son affirmation militante, le terme était présent bien avant. Queer est un bel exemple de retournement du stigmate, tant il humiliait les personnes homosexuelles ou transgenres, qu'une société hétérosexiste tolérait tant que ces dernières restaient au placard. En revendiquant leur genre, leur orientation sexuelle ou leur sexualité, elles se sont approprié le terme - qui résiste à la traduction - pour se désigner et se rassembler malgré leurs différences.
Queer est ainsi ce terme rassembleur qui désigne un projet plutôt qu'une identité : celui de devenir soi, en s'appuyant sur la force d'un collectif par lequel il est possible de résister aux normes écrasantes comme aux jugements dépréciateurs, et de s'affirmer, voire d'être fier et fière de ce que l'on fait, de ce que l'on est.
Écrit à quatre mains et croisant les générations, ce livre inscrit également le mot dans son histoire transatlantique. Il en clarifie les usages et montre en quoi il est un terme de résistance à ce que Monique Wittig avait appelé la pensée straight. -
" Liberté, égalité, fraternité " : c'est en commençant par le dernier terme, celui peut-être que l'on interroge le moins, que la collection Le mot est faible s'attelle à la tâche de penser la devise de la République française. Qui n'aime pas la fraternité, en effet ? Mais que cache cette unanimité, que l'on pourrait dire suspecte ?
Qui n'aime pas la fraternité ? Du Cercle fraternité animé par des soutiens du FN depuis 2016 à Jean-Luc Mélenchon qui salue la consécration de la constitutionnalité du principe de fraternité en 2018 à la suite du procès de Cédric Herrou (le Conseil constitutionnel confirmera sa décision en 2023 en affirmant le principe de fraternité entre générations dans le cadre du stockage des déchets radioactifs), l'ensemble du spectre politique se réclame de la fraternité. Le même engouement se retrouve en dehors des cercles politiques.
Si tous louent la fraternité, il est plus rare que celle-ci soit définie. Là où la théorie politique a consacré de grandes distinctions entre liberté positive et liberté négative, égalité formelle et réelle, la fraternité se donne, telle la République, comme une et indivisible. Cette apparente unanimité face à une fraternité aux contours flous est suspecte et le présent ouvrage entend documenter les variations dans les usages de la notion de fraternité ainsi que les critiques à son encontre.
Pour ce faire, l'ouvrage revient à l'année 1848. Durant le Printemps des peuples, les révolutionnaires français comme étrangers s'approprièrent le lexique révolutionnaire de 1789, dont la notion de fraternité. Celle-ci permettait d'imaginer tant l'unité de la communauté nationale que les relations pacifiques entre nations. Durant ce qui fut son apogée, la fraternité n'en fut pas moins fortement contestée. En faisant la synthèse des ambiguïtés et des manques de la fraternité de 1848, le livre présente cette notion comme une illusion nationaliste, comme une exclusion des femmes hors de la communauté civique et comme une infantilisation des anciens esclaves dans les colonies.
Ce détour historique permet de définir ce qu'est la fraternité et ce qu'elle n'est pas. Nous aurions tort de voir celle-ci, qui a été au coeur des soulèvements de 1848, comme un vain mot et une notion creuse. Pour autant, la fraternité, dont l'extension (qui est un frère et qui ne l'est pas ?) et la signification (que veut dire être un frère ?) ont tant varié, n'est ni un concept permettant d'éclairer le monde social, ni un principe propre à devenir une boussole politique. La fraternité est une image politique. La métaphore fraternelle permet à la communauté politique, quelle qu'elle soit, d'être imaginable et, partant de là, sensible et affective. Penser la fraternité comme une métaphore politique nous permet donc tant d'en dessiner les limites que d'en envisager les usages. La sororité, à laquelle un chapitre est consacré, répond-t-elle aux manques de la fraternité ? Partiellement. Si la sororité pose d'emblée la question de l'exclusion des femmes et se révèle être une métaphore politique particulièrement efficace, elle rencontre néanmoins certaines tensions communes à la fraternité. La fraternité et la sororité ne sont pas des valeurs qui guident nos combats, mais des outils à mobiliser dans nos luttes. -
"on ne peut pas accueillir toute la misère du monde" : en finir avec une sentence de mort
Jean-Charles Stevens, Pierre Tévanian
- Anamosa
- 1 Septembre 2022
- 9782381910574
Proférés pour clore toute discussion, ces dix mots, "On ne peut pas accueillir toute la misère du monde" semblent constituer l'horizon indépassable de tout débat sur les migrations, tombant comme un couperet pour justifier le refus ou la restriction. Dans cet essai incisif, il s'agit de décrypter et déconstruire tous les poncifs qui s'y logent et de revaloriser l'hospitalité.
" On ne peut pas accueillir toute la misère du monde " : qui n'a jamais entendu cette phrase au statut presque proverbial, énoncée toujours pour justifier le repli, la restriction, la fin de non-recevoir et la répression ? Dix mots qui tombent comme un couperet, et qui sont devenus l'horizon indépassable de tout débat " raisonnable " sur les migrations.
Comment y répondre ? C'est toute la question de cet essai incisif, qui propose une lecture critique, mot à mot, de cette sentence, afin de pointer et réfuter les sophismes et les contre-vérités qui la sous-tendent.
Arguments, chiffres et références à l'appui, il s'agit en somme de déconstruire et de défaire une " xénophobie autorisée ", mais aussi de réaffirmer la nécessité de l'hospitalité. -
Comprendre ce qui nous arrive, ce qui nous est arrivé... Tel est l'enjeu de ce livre. Avec les outils des sciences sociales et de celles de la psyché, le sociologue Marc Joly, spécialiste de la sociologie du pouvoir et de la violence morale, décrypte avec efficacité la crise démocratique que nous vivons à partir d'un cas, celui du président Macron.
À la suite de la dissolution de l'Assemblée nationale, le 9 juin 2024, nombre de commentaires ont fleuri sur la " folie " d'Emmanuel Macron, " artisan du chaos ". Le ressentir et le dire est une chose ; analyser en quoi consiste précisément cette pathologie au pouvoir en est une autre. C'est tout l'enjeu du patient travail de Marc Joly. Tenant d'une véritable articulation de la sociologie avec la psychanalyse, prolongeant une vaste enquête consacrée à la catégorie de " perversion narcissique ", il dévoile ce qui est effectivement en jeu : une folie narcissique que colmate une perversité accomplie et qui, en conséquence, rejaillit sur tout un peuple.
Pour mettre des mots (et du savoir) sur le décervelage que provoque la personnalité d'un président usant sans la moindre considération éthique de toutes les prérogatives que lui offre la Constitution de 1958, l'auteur perce à jour les différentes dynamiques et relations sociales à l'oeuvre : crise de la violence symbolique ; " folie à deux " ; masculinité toxique et capitalisme prédateur ; fantasme monarchique de la Ve République. -
Les seins des femmes sont-ils le siège visible, désigné, ressenti du féminin ? Ils sont en tous cas au coeur de tensions à la fois intimes et sociales, voire politiques, enjeu de l'assignation des femmes à des normes immémoriales et lieu d'une émancipation revendiquée. Cet essai en dévoile les mille et un signaux à travers une enquête où les femmes livrent leur expérience vécue.
Ronds, fermes et hauts, ni trop petits ni trop gros, à la fois sexy et nourriciers, les seins des femmes sont l'objet d'assignations, d'injonctions et de fantasmes innombrables. Or l'expérience de chacune et de chacun est bien loin de se conformer à ces idéaux. Ces standards sont donc fréquemment vécus comme un poison et les seins réels invisibilisé.
Camille Froidevaux-Metterie a mené une enquête auprès de femmes de tous âges, qui déroulent le fil de leur existence au prisme de leurs seins : de leur apparition au port du soutien-gorge, de la séduction au plaisir sexuel, du poids des normes esthétiques à la transformation volontaire ou contrainte par la chirurgie, de l'allaitement à la maladie... Grands oubliés des luttes féministes, appartenant à la fois à la sphère intime et à la sphère sociale, les seins condensent le tout de l'expérience vécue du féminin contemporain, soit ce mixte paradoxal d'aliénation et de libération. Ce constat s'inscrit dans une dynamique puissante que l'autrice appelle " tournant génital du féminisme ", mouvement de réappropriation du corps des femmes dans ses dimensions les plus intimes : mieux connaître les organes génitaux et leur fonctionnement, lutter contre les violences sexistes et sexuelles, revendiquer l'accès à une sexualité libre et égalitaire placée sous le signe du consentement. Dans la pluralité de leurs formes et la liberté de leur condition, les seins participent de ce mouvement.
Au cours de son enquête, l'autrice a réalisé des portraits des seins des femmes qui évoquent avec force en regard des verbatims et de l'analyse de cette " expérience vécue des seins ". -
Féminisme : mot explosif, chargé de batailles, d'identifications et de contradictions. Mot d'importance donc pour la collection Le mot est faible, dont la professeure en études de genre Éléonore Lépinard s'empare ici avec brio pour le recharger d'une exigence toujours renouvelée de penser ses propres contradictions et de réinventer de nouvelles pratiques d'émancipation.
Un mot explosif, qui serait pour certain·es, à chaque époque, porteur
d'excès, d'une demande d'égalité risquant de renverser l'ordre établi,
d'un désir d'imposer de nouvelles identités ou de prescrire un nouveau
langage. Un mot brûlant aussi, dont l'incandescence est aujourd'hui
ravivée, à coups de hashtags, de témoignages et de colères rendues
publiques, de manifestations et de chorégraphies à dimension
planétaire. Un mot porteur de contradictions également, car la tentation
est toujours grande d'imposer une définition commune et légitime du
féminisme pour toutes celles et ceux qui voudraient se revendiquer de ce
projet politique, et le risque tout aussi grand que cette définition se
révèle excluante. Les rassemblements de toutes, #NousToutes,
contrastent ainsi avec les conflits et colères, les #NousAussi clamés par
les exclu·e·x·s d'un discours qui se veut universaliste mais qui ne
manquerait pas de toujours ériger des frontières, des clôtures autour
d'un " bon " féminisme, accessible à certaines et pas à d'autres...
Face à tout cela et à ces avalanches de tendances ou de versions
(féminisme radical, business feminism, féminisme matérialiste, afroféminisme,
transféminisme, féminisme queer, écoféminisme...), on peut
se demander si le mot peut désigner un projet commun dont les
contours seraient identifiables. Comment un mouvement qui semble
s'énoncer au nomd'un sujet qui a l'apparence de l'évidence, les femmes,
peut-il s'avérer si protéiforme ? Comment peut-il être étiré jusqu'aux
limites de ses possibilités et de son histoire puisque, dans certains
contextes, il devient revendiqué par des fractions de ceux-là même qui
l'ont tant combattu, les idéologies de droite voire d'extrême droite ? Y at-
il encore un dénominateur commun ? Le féminisme est-il voué à
l'éclatement et à la récupération ou peut-il continuer de nourrir nos
imaginaires, nos désirs, nos luttes et nos vies ?
L'autrice défend ici brillamment que ces luttes et ces conflits sont
essentiels au féminisme, au sens où le féminisme porte une exigence
toujours renouvelée de penser ses contradictions, de répondre à celles
qui en contestent les frontières, de réinventer de nouvelles pratiques
d'émancipation. Pour autant, accepter l'importance de ces conflits n'est
pas céder au relativisme : toutes les versions du féminisme ne sont pas
bonnes à adopter ou équivalentes. Loin de là. -
À la faveur de la séquence que nous vivons depuis la dissolution surprise du 9 juin 2024, la Constitution réapparaît comme un enjeu central de luttes politique et sémantique. Si la Constitution peut signifier dépossession et impuissance, elle peut également servir de véhicule à une formidable force d'émancipation collective.
Tout ce qui est constitutionnel est-il démocratique, comme le déclarait Élisabeth Borne, alors Première ministre, dans un journal à l'occasion de l'adoption de la réforme des retraites via l'article 49 alinéa 3 ? Tout ce qui est inscrit dans la Constitution - y compris les pleins pouvoirs de l'article 16 - a-t-il vocation à être utilisé ? Surtout, la Ve République clôt-elle la quête du bon gouvernement, comme le déclarait Emmanuel Macron, en 2023, à l'occasion du 65e anniversaire de notre Constitution devant le Conseil constitutionnel ?
Autant de questions soulevées brillamment et de manière vivante par la constitutionnaliste, politiste et juriste Eugénie Mérieau, dans ce nouveau titre important de la collection " Le mot est faible ". En effet, depuis la dissolution du 9 juin 2024, la Constitution réapparaît comme un enjeu central de luttes politique et sémantique - le droit est un champ de bataille par excellence portant sur le sens des mots, dont les conséquences sont des questions de vie et de mort : pour le droit constitutionnel, de vie et de mort de la démocratie. Si la Constitution peut signifier dépossession et impuissance, elle peut également servir de véhicule à une formidable force d'émancipation collective. Comment dès lors déconstruire, peut-être, la Constitution sans tout détruire et faire le jeu des autoritarismes prêts à s'en saisir : voilà l'enjeu des éléments, si ce n'est de réponse, du moins de compréhension qu'apporte cet ouvrage. -
Émeutes contre la vie chère, émeutes raciales et anti-policières, émeutes anti-immigrés, émeutes publiques quasi-insurrectionnelles... Toujours imprévisibles, extra-légales et illégitimes, les émeutes sont devenues, en ce début de XXI e siècle aussi diverses qu'innombrables, et l'auteur en fait le tour et retrace l'histoire du mot.
À l'ère de la globalisation des révoltes, l'émeute paraît en être la forme par excellence, de Pointe-à-Pitre (2009), Alger (2011) et São Paulo (2013), à Clichy-sous-Bois (2005) à Athènes (2008), Tottenham et Liverpool (2011), Hambourg (2011), Ferguson (2014) et Minneapolis (2020), en passant par le
" Printemps arabe " (2011-2013), l'insurrection à Hong Kong (2017-2019) et le mouvement des Gilets jaunes (2018-2019) ; et même en Chine, sous la qualification de " urban disorders ", dans le Xinjiang (2009), Wukan (2011 et 2016), ou encore Yugao (2013). Souvent spectaculaires et hypermédiatisées, ces violences collectives dites " urbaines " se muent en spectacle dans la société du même nom, vidées de leurs significations politiques.
Alors bien sûr, il y a émeutes et émeutes - frumentaires, ouvrières, xénophobes et racistes, raciales, carcérales, interethniques, urbaines, publiques, etc. Et l'inflation récente de cette notion a tendance à l'associer à toute révolte faisant usage de la violence, comme en Nouvelle-Calédonie ou au Royaume-Uni en 2024. Or l'émeute, si on reprend sa définition comme " soulèvement populaire spontané ", désigne une forme de protestation collective bien définie. Il en existe plusieurs généalogies dont Michel Kokoreff ressse les grandes lignes. L'émeute a donc une histoire avec ses logiques, ses règles, ses acteurs, ses imaginaires, ses spectres aussi. Elle n'est pas qu'un " reflet " de transformations sociales et économiques plus générales. Quelles sont, en évitant les anachronismes et les risques de redondance, les similitudes et les différences, les interruptions et continuités, les impasses et avancées ? Voilà une des questions qui traverse ce livre.
Car l'essentiel est la mise en perspective des émeutes contemporaines, et plus encore, de ce qu'il faut bien appeler les émeutes de la mort, en France. C'est à peine s'il en reste des traces, vite effacées, oubliées. Nous sommes déjà passés à autre chose - comme après les attentats terroristes, l'épisode du Covid-19, la victoire politique du Rassemblement national (RN) -, aspirés par l'accélération vertigineuse du temps. Jusqu'au prochain drame et à la répétition des mêmes discours et des mêmes arguments - lassants. Conjurer l'oubli, le défaire, est impératif pour saisir les différentes causes des émeutes et entendre la parole des acteurs de l'ombre faisant irruption sur le devant de la scène - sans rien régler, l'émeute étant, précisément, ce reste : de l'inconciliable. -
Le mot " progrès " ne laisse personne indifférent. Certain·es l'adulent parce qu'il dessinerait un avenir meilleur à l'humanité. D'autres, au contraire, dénoncent un idéal qui rendrait aveugle à ses effets collatéraux : sociaux comme environnementaux. Terrain de lutte, le mot offre une clé de lecture des trois derniers siècles et des conflits sociaux et de valeurs.
" Progrès " fait partie de ces mots qui, de nos jours, suscitent l'enthousiasme mais aussi la méfiance, et ce à droite comme à gauche du spectre politique. Comment en est-on arrivé là ? Quelles valeurs lui sont attachées ? Ce fait est-il nouveau ? Ceux et celles qui voient dans la technologie l'avenir de l'humanité font du " progrès " un étendard. Mais beaucoup en sont convaincus : à un temps où le progrès faisait l'unanimité aurait succédé une époque où il faudrait se méfier de la foi dans le progrès. À gauche, nombreux sont ceux qui considèrent encore le progrès social comme un idéal. Mais comment l'atteindre sans prendre en compte des objectifs économiques (la croissance et la plus-value) dont les conséquences sociales, géopolitiques et écologiques sont désastreuses ? Ceux qui, à droite, le pourfendent y voient un primat du matérialisme, de l'individualisme et du consumérisme auxquels il faudrait opposer l'importance des traditions.
Pour y voir plus clair et ne pas être victime des usages polémiques du terme, il est crucial de saisir combien depuis le XVIIIe siècle, " progrès " n'a cessé d'être un mot débattu. Pour comprendre ces controverses, il faut retraverser ses usages et ses adjectivations : progrès scientifique, technologique, économique, industriel, social voire écologique. Il faut également s'arrêter sur son substantif associé " progressisme ". Terrain de lutte, le mot " progrès " offre une clé de lecture des trois derniers siècles et des conflits sociaux et de principes. -
Partant de l'exacerbation actuelle du nationalisme dans différents pays (pour ne pas dire dans tous), la sociologue Sarah Mazouz, déjà autrice de l'important Race dans la même collection (2020), entreprend ici de déconstruire l'idée de nation en analysant les liens intrinsèques entre ces deux notions qui s'explicite notamment dans l'expression " identité nationale ". À première vue, l'idée de nation paraît évidente, allant de soi. Depuis le règlement de la Première Guerre mondiale, le principe des nationalités s'est imposé et progressivement, au fil du démantèlement des empires pluri-nationaux puis des empires coloniaux, des États-nations ont été instaurés, tandis que des peuples encore sans État rappellent le fait qu'ils constituent une nation pour obtenir le droit d'avoir une entité étatique.
Les choses se compliquent néanmoins si l'on considère la labilité des frontières étatiques, qu'il s'agisse d'État ayant une existence sur le temps long ou d'États institués justement à la faveur de la décomposition des empires. Même dans le cas de la France, qui a bénéficié d'une grande stabilité comme État, les frontières n'ont cessé de changer. Les nations sont donc des réalités mouvantes sur le plan administratif et géographique. Elles le sont également sur le plan des imaginaires - politiques ou culturels - et des symboles. Une nation se définit-elle par le fait d'avoir une seule langue ou une seule religion ? Est-elle plutôt une voie d'abstraction de ces réalités culturelles au profit d'un projet politique définitoire de la communauté ? Admet-elle en son sein et à égalité une pluralité de manières de se définir ?
L'enjeu de ce nouveau titre de la collection Le mot est faible est donc de mettre en lumière le caractère inévident de la nation et labile de ce qui est censé la constituer. Il ne s'agit pas là de données intemporelles et immuables, comme voudrait le faire croire une conception nationaliste de la nation, mais bien plutôt de constructions (voire d'inventions) historiques et politiques. Une place importante est en outre consacrée aux politiques de nationalité en ce qu'elles orientent les pratiques de délimitation du groupe national, tout en en explicitant les présupposés. -
Le paysan nous fascine, entre altérité et familiarité. Alors que la population agricole ne cesse de s'étioler, le paysan est partout et nulle part. Il est le réceptacle de nos espoirs et de nos angoisses. C'est cette " paysannerie classe objet " qui est au coeur de ce texte, d'une grande actualité. Début 2024, alors que les manifestations d'agriculteurs s'étendaient à travers le pays, les responsables politiques se sont succédé sur les plateaux des chaînes d'info pour appuyer le mouvement et clamer leur amour du " monde paysan ". De François Ruffin à Jordan Bardella, on défendait " l'exception agriculturelle " française face à la concurrence déloyale de produits étrangers. Cette unanimité autour de la " cause paysanne " renvoie à un rapport particulier entre un " nous non paysan " et un " eux paysan " aux contours flous et protéiformes. Le paysan c'est l'agriculteur, l'habitant des campagnes, le " petit " producteur. Mais c'est aussi la France, la nation, la république. C'est le bon sens, la simplicité, le travail, l'effort, l'enracinement, la nature, la convivialité, l'authenticité, le savoir-faire, la droiture. C'est tout ça à la fois. Le paysan nous fascine. C'est un énigmatique mélange entre altérité et familiarité. Alors que la population agricole ne cesse de s'étioler, le paysan est partout et nulle part. Par-delà les barrages autoroutiers, il est présent dans les publicités pour du jambon et du fromage industriel, il est sur nos pièces de monnaie (" la semeuse "), dans la littérature, dans les discours politiques, et dans les cris de supporters se moquant des joueurs de l'équipe adverse (" paysans, paysans, paysans "). Il est le réceptacle de nos espoirs et de nos angoisses. De nos injonctions contradictoires. Au fil des années et des crises, on l'a dépeint en républicain, en réactionnaire, en patriote, en productiviste, en écolo aussi. On l'a voulu de gauche, de droite, sans étiquette. Les paysans, comme le résume Pierre Bourdieu, c'est une " classe-pour-autrui " " sans cesse invités à prendre sur eux-mêmes le point de vue des autres, à porter sur eux-mêmes un regard et un jugement d'étrangers ". C'est cette " paysannerie classe objet " qui est l'enjeu de ce texte.
-
La cause des enfants : Humanitaire et politique pendant la guerre d'Espagne
Célia Keren
- Anamosa
- 2 Octobre 2025
- 9782381911359
Durant la guerre civile espagnole, près de 15 000 enfants sont évacués de la zone républicaine en France. C'est à ce phénomène méconnu que s'intéresse cet ouvrage, étudiant l'évacuation de ces enfants comme le résultat d'une mobilisation et en la resituant dans l'histoire des engagements face à la guerre d'Espagne, comme celle des mouvements sociaux.
Durant la guerre civile espagnole, près de 15 000 enfants originaires de la zone républicaine sont envoyés en France. Filles et garçons de 5 à 15 ans environ, ils sont généralement inscrits par leurs parents pour être placés dans des familles d'accueil françaises ou dans des maisons d'enfants créées pour eux. Loin d'être centralisée, cette opération humanitaire engage une constellation d'acteurs très divers, et souvent rivaux.
Tout l'enjeu du livre est de comprendre l'engouement autour de cette cause, de la gauche de Front populaire aux intellectuels catholiques, du Vatican à des militantes féministes. L'aide à l'enfance offre en effet une voie pour agir, tout en esquivant les dilemmes posés par cette guerre, la non-intervention et la politique européenne de l'époque : pacifisme ou antifascisme ? sécurité ou solidarité ? liberté ou soumission au pape ? Face à ces questions souvent posées en termes dichotomiques, des groupes prennent la tangente : l'aide à l'enfance les autorise à jouer sur les ambivalences d'une " cause refuge ", pas vraiment politique, sans être tout à fait neutre - car seuls les enfants de l'Espagne républicaine seront accueillis en France...
Suivant pas à pas ces acteurs dans leur diversité et resituant cette mobilisation dans un contexte transnational et dans l'histoire des mouvements sociaux des années 1930, Célia Keren lève ici le voile sur un phénomène peu connu de la guerre d'Espagne. -
Non le concept d'intersectionnalité ne représente pas un danger pour la société ou l'université, ni ne fait disparaître la classe au profit de la race ou du genre. Bien au contraire, cet outil d'analyse est porteur d'une exigence, tant conceptuelle que politique. Une synthèse nécessaire, riche et argumentée, pour comprendre de quoi on parle
Les attaques contre les sciences sociales se font de plus en plus nombreuses. À travers elles, ce sont certains travaux critiques qui sont particulièrement visés, notamment ceux portant sur les discriminations raciales, les études de genre et l'intersectionnalité.
À partir d'un article de 2019, devenu référence et paru dans la revue
Mouvements, entièrement revu et actualisé, voici, pour toutes et tous, une synthèse salutaire et nécessaire sur ce qu'est réellement la notion d'intersectionnalité. Les autrices, sociologues, s'attachent d'abord à rappeler l'histoire du concept élaboré il y a plus de trente ans par des théoriciennes féministes de couleur pour désigner et appréhender les processus d'imbrication et de co-construction de différents rapports de pouvoir - en particulier la classe, la race et le genre. Il s'agit ensuite de s'interroger sur les résistances, les " peurs ", les discours déformants et autres instrumentalisations politiques que l'intersectionnalité suscite particulièrement en France. Mais justement, défendre les approches intersectionnelles, n'est-ce pas prendre en compte, de manière plus juste, les expériences sociales multiples et complexes vécues par les individu·es, et donc se donner les moyens de penser une véritable transformation sociale ?
Pour l'intersectionnalité : "
Qui nos institutions académiques accueillent-elles et
quels savoirs valorisent-elles et font-elles éclore sont donc deux questions indissociables. Et ce n'est qu'en tentant d'y répondre et en donnant toute sa place à des travaux potentiellement porteurs de transformation sociale pour les groupes marginalisés que l'enseignement supérieur et la recherche pourront continuer de jouer un rôle politique et social en France, car elles produiront une recherche scientifique qui renouvelle notre compréhension du monde social et le donne à voir dans sa complexité. " Éléonore Lépinard et Sarah Mazouz. -
La tradition : bonne à n'être que le nom d'une baguette ou la revendication du conservatisme ? Voilà un mot apparemment usé et amoindri, dont les auteurs font le tour et qu'ils interrogent en regard de la " modernité ", rappelant aussi qu'elle fut au coeur de l'entreprise des sciences sociales.
C'est un mot usé, fatigué, élimé parce qu'il a été beaucoup utilisé. À moins que l'amoindrissement de sa charge sémantique ne relève plutôt d'une discordance avec l'époque. La tradition ne serait plus à la mode. Paradoxalement. Repris à l'envi dans la communication patrimoniale qui vante l'authenticité, le chez-soi et l'immémorialité, ce mot subit, au même moment, un racornissement de son domaine d'assignation. Bonne à n'être qu'un slogan pour des publicités peu inspirées, coincée dans l'étau de l'injonction mémorielle et du colifichet touristique, la tradition se fait rigoriste à l'autre bout du portefeuille langagier. Les " tradis ", ce sont, pour beaucoup d'entre nous, ces autres, dont nous peinons quelquefois à comprendre, sur fond de " Manif pour tous " et de soutanes tout droit sorties de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, un argumentaire et des attitudes qui relèvent de son orthopraxie. Une tradition en majesté en quelque sorte, éloignée de ce qu'elle est de fait : bien moins la lecture littérale d'un dogme qu'une somme d'interprétations d'un noyau dur qui sert in fine d'entregent à des signifiants flottants.
Disqualifiée la tradition par le trop-plein et le trop peu ? L'on pourrait dire la même chose de la modernité. Que sa progressive mise à l'index, surtout à compter des années 1970, renvoie à toutes sortes de relectures ouvrant sur le souhait de clore ce qui serait une parenthèse désenchantée de l'anthropocène en est une autre. Tandis que des mots retrouvent de leur lustre pour dire et faire dire l'époque - le fond de l'air serait à la radicalité et à la réaction -, d'autres dépérissent tranquillement dans la sphère communicationnelle. Pour des raisons différentes, la pléthore de l'insignifiance pour la première et une aversion galopante pour la seconde, tradition et modernité, en un couple qui régna en maître sur nombre de travaux menés dans les sciences sociales des Trente Glorieuses aux fins de circonvenir la question latérale du changement ou, plus exactement, de l'évolution, ne font donc plus recette.
Toutefois, ne faire de la tradition (un ensemble d'énoncés, d'actes, de représentations et de croyances qui se transmettent de génération en génération) qu'une arme au service d'une idéologie de la différenciation négative ne saurait restituer toutefois ce qu'elle fut aussi : un moyen de cerner des sociétés en s'interrogeant précisément sur l'effectivité et la pertinence de ce que l'on plaçait derrière le mot tradition, soit un opérateur pour les sciences sociales qui mérite d'être pris en compte. -
Dans la France du XXIe siècle, on attend beaucoup de la laïcité, devenue injonction, au risque de devenir discriminatoire dans le discours juridique et politique. Laïcité, donc, un mot " fort " aux enjeux de taille pour notre société, décrypté de manière limpide par la professeure de droit Stéphanie Hennette-Vauchez. Parangon des valeurs républicaines qui connaissent un regain d'exaltation dans le discours juridique et politique, la laïcité se fait métonymie de la République. On lui demande alors de trancher une multitude de questions. A-t-on le droit de porter des tenues religieuses - à l'école, au travail ou à la piscine ? Comment lutter contre le " communautarisme " ou le " séparatisme " ? Ne faudrait-il pas accroître les limites à la liberté d'expression ?
Face à cette hypertrophie du champ et de la portée souvent conférée dans le débat public à la " laïcité ", on propose ici une analyse juridique du principe. Le propos poursuit deux objectifs principaux. Le premier, c'est de rappeler que la laïcité est d'abord un principe visant à organiser les rapports entre l'État et les cultes - et non un principe censé réguler les conduites individuelles ou collectives. On s'attache ici à restituer l'histoire moderne du principe (XIXe-XXe siècles) et à présenter les trois principes dans lesquels se décline alors la laïcité : séparation (des Églises et de l'État), garantie (de la liberté de culte) et neutralité (des autorités publiques). Dans un second temps, l'ouvrage documente et analyse les multiples bouleversements de ce régime républicain et libéral de la laïcité. Il s'agit en particulier de revenir sur les multiples réformes qui, depuis le début du XXIe siècle, tendent à en faire un principe qui ne garantit plus mais restreint la liberté de culte, via, notamment, la génération d'obligations de discrétion sinon de neutralité religieuse pesant désormais sur les personnes privées. L'analyse de ces mutations est critique, tant du point de vue de la non-neutralité de cette nouvelle laïcité qui s'érige en authentique injonction que du point de vue de ses effets discriminatoires (vis-à-vis, en particulier, de l'islam). -
Classe : historiquement, le mot est fort, associé à une remise en cause radicale de l'ordre social ; aujourd'hui, il est affaibli et ne cristallise plus les oppositions politiques, alors que les inégalités de conditions de vie et de travail sont toujours présentes. Il s'agit ici de redonner son tranchant à la classe sociale comme concept et instrument politique d'émancipation.
Pour point de départ, il y a un paradoxe : le mot classe se trouve affaibli aujourd'hui, alors même que la domination capitaliste se radicalise depuis quarante ans. Le sens associé au concept s'est en effet transformé ; le pluriel (classes populaires, classes supérieures ou classes dominantes) a remplacé le singulier de la classe ouvrière et de la bourgeoisie pour désigner les classes et, chez les chercheurs en sciences sociales, l'accent est mis sur la pluralité des conditions socio-économiques et des rapports à la culture et à la politique davantage que sur les formes d'unité. Dit autrement, " la classe ouvrière " ne constitue plus le sujet historique des transformations sociales dans le discours et l'organisation des forces de gauche.
Pour comprendre le paradoxe, il est nécessaire de faire évoluer la définition du mot en lien avec les transformations du capitalisme. L'affaiblissement de la classe est alors à mettre en relation avec la fin d'une configuration historique spécifique : les nouvelles formes de capitalisme qui se sont développées depuis les années 1970 nécessitent de repenser le concept de classe en tant qu'elles fabriquent un type de rapport d'exploitation mais aussi de marchandisation de la monnaie, du travail et de la nature. Ces transformations ne sont pas uniquement économiques, elles se jouent aussi dans les formes de sociabilités, de solidarités et de culture dans lesquelles se forment et se reforment les classes sociales. Ces recompositions sociologiques impliquent dès lors de rompre avec la vision d'une classe ouvrière synonyme de prolétariat industriel pour en redéfinir les contours.
Redonner sa force au mot classe implique également de ne pas en faire un isolat et une chose statique, qui nierait d'autres formes de dominations telles que le genre et la race. Autrement dit, les inégalités de genre, de race ou d'origine migratoire ont une base matérielle dans le capitalisme contemporain qu'il s'agit de prendre au sérieux. La configuration contemporaine invite ainsi à réinventer le processus d'affirmation du mot de classe, en y articulant positivement dans une perspective d'émancipation l'imbrication des rapports de domination. De ce point de vue, les expériences des luttes sociales récentes (par exemple la mobilisation des femmes de chambre de l'hôtel Ibis Batignolles) fournissent des points d'appui pour imaginer un réarmement du mot classe sans affaiblir les autres. -
Dans la veine propre à la collection Le mot est faible, ce nouveau titre revient, sous l'angle du droit, sur l'histoire de la nationalité française inventée à la fin du xixe siècle et utilisée depuis pour fabriquer des étrangers et les soumettre à des régimes plus ou moins sévères et cruels suivant les besoins du marché du travail. de définition univoque de l'étranger. Il se définissait par défaut comme
celui qui n'appartient pas à la communauté et il existait donc autant de
figures de l'étranger que de manières inventées par les humains de
former communauté. Ce flou entourant la notion d'étranger a aujourd'hui
disparu. L'État-nation s'est approprié le concept pour en dessiner les
contours au scalpel : l'étranger est celui qui n'a pas la nationalité de l'État
sur le territoire duquel il se trouve. Désormais attribuée de manière
certaine par l'effet du droit, la nationalité sépare irrémédiablement le
national et l'étranger pour soumettre ce dernier à un régime spécial,
arbitraire, plus ou moins sévère et cruel suivant les besoins de l'économie
et les considérations politiques du moment. Et lorsqu'on se penche sur la
condition des personnes étrangères en France, on observe un droit
ségrégationniste - ce qui semble largement admis - et un racisme
systémique de l'État et ses institutions, qu'elles nient avec un cynisme de
moins en moins feutré.
L'un des enjeux de l'ouvrage est de montrer que la catégorie d'étranger -
opposée à celle du national - n'a rien de naturel. En revenant sur la
fabrique de la nationalité française à la fin du xixe siècle, on comprend
qu'elle n'est pas un attribut de la personne humaine et que la qualité
d'étranger, définie en creux, l'a été depuis son origine par l'État à des fins
utilitaristes. Satisfaire le marché du travail et organiser la ségrégation des
candidat·es suivant leur origine, voilà les deux axes inconditionnels de la
politique migratoire française. Lorsque le besoin de main-d'oeuvre " peu
qualifiée " baisse dans la dernière partie du xxe siècle, la France puis
l'Europe tout entière cherchent à entraver l'arrivée de nouveaux
" migrants ", notamment grâce à des systèmes juridiques et policiers
toujours plus sophistiqués. Ces dispositifs de " gestion des flux " obligent
les personnes qui veulent gagner l'Europe à mettre leur vie en jeu et -
c'est un phénomène nouveau - elles sont des milliers à mourir chaque
année sur les routes de l'exil.
Si tout cela est possible, s'il existe des milliers d'agents étatiques pour
mettre quotidiennement en oeuvre ces politiques inégalitaires et féroces,
c'est qu'elles sont largement habillées par le droit. Le droit est en effet un
outil terriblement efficace : il confère à cet édifice macabre sa légitimité,
tandis que l'enchevêtrement des textes et l'abstraction des catégories
juridiques tiennent le réel à distance. -
Arpenter le paysage ; poètes, géographes et montagnards
Martin de La Soudière
- Anamosa
- 3 Octobre 2019
- 9791095772682
Pour la première fois, Martin de La Soudière, " ethnologue du dehors " et du temps qu'il fait, se livre à l'introspection. Essai autobiographique sur le paysage, cet ouvrage est un retour aux origines, une entrée sur le terrain pour l'ethnologue féru de géographie... Ce paysage intime a pour cadre la montagne, celle des Pyrénées.
Sur le mode du récit, Martin de La Soudière dialogue avec ses pères et ses carnets de travail. Son corpus hors du commun rassemble des écrivains, géographes, paysagistes, peintres, botanistes, mais aussi grimpeurs, militaires, cartographes, taupiers, bergers et autres promeneurs. Tous écrivent leur paysage. Franz Schrader, Élisée Reclus ou Vidal de La Blache habitent l'imaginaire de l'auteur, au même titre que les manuels d'escalades du XIXe siècle ou les livres de géographie du jeune élève des années 1950/1960. Entrer en Pyrénées s'opère aussi à différentes échelles, la vue statique et graphique avec son cadre et sa lumière est indissociable de l'expérience de l'escalade, de la promenade en famille ou de l'expédition aventurière entre frères et soeurs. Comme Martin de La Soudière le dit, on entre en paysage avec le pied et avec la main (on empoigne la matière de la roche pour grimper aux sommets). Mais l'écriture du paysage, en plein vent et en cabinet, est aussi une affaire de rituels. L'auteur scrute les gestes de ses poètes de prédilection : Jean-Loup Trassard arpentant son bocage, Julien Gracq au volant de sa deux-chevaux sur les rives de la Loire, André Dhôtel se perdant dans la forêt des Ardennes, jusqu'à Fernando Pessoa le promeneur immobile de Lisbonne. À travers ses " devanciers " comme il les appelle, l'auteur revendique une intimité du paysage féconde pour l'imaginaire et le travail intellectuel.
Dans cet ouvrage, Martin de La Soudière " franchit " la montagne en quelque sorte : inaugurant son récit par le souvenir de l'arrivée au seuil des Pyrénées quand il était enfant, le père de famille proclamant au volant de sa 15 chevaux " Et voici nos montagnes ", il le termine de l'autre côté du sommet, en Aragon, sur un dialogue avec son frère décédé Vincent, dialogue aux accents d'énigmes sur une vue panoramique. Le récit est accompagné de photos personnelles, d'extraits des carnets de Martin, carnets de son enfance jusqu'à aujourd'hui. -
Égrenant les caricatures et fantasmes, non dénués parfois de réalité, que génère le mot " patron ", Michel Offerlé, spécialiste du monde politique et du patronat, prend le risque de l'histoire et de la sociologie pour tenter de comprendre qui sont les patron·ne·s, ce qu'ils et elles font et ce qu'ils et elles nous font.
Après une plongée dans la culture populaire présentant les images, le vocabulaire (patron-voyou, salaud de patron, cochon de patron, parasite, exploiteur...) voire le bestiaire carnassier qui entourent le mot chargé qu'est " patron ", et, fréquemment, en France à tout le moins, péjoratif ou insultant, Michel Offerlé entreprend dans ce petit ouvrage vivant une courte histoire et une sociologie des patrons, et des patronnes, dans leur très grande diversité. D'où la difficulté de cerner avec précision un mot, contesté et chahuté, y compris dans leurs propres rangs.
C'est, au xixe siècle, que le patron comme chef d'une unité économique apparaît politiquement et juridiquement après 1830. Dès lors, cette labellisation renvoie aussi à patronage puis à paternalisme, mélange de sentiment de devoir protecteur et de nécessaire surveillance. À partir de la seconde moitié du xxe siècle, le mot s'étire et on quitte, parfois, la famille, et le patron nominal des grands groupes mondialisés est le plus souvent un " dirigeant ", manager ou CEO désigné et contrôlé par des actionnaires qui en sont les véritables propriétaires. Au xxie siècle, vient le temps des entrepreneurs évinçant la symbolique trouble du mot patron des start-up, des autoentrepreneurs ou les entrepreneurs par nécessité - ces derniers étant bien plus nombreux qu'il n'y paraît. Tous sont enrôlés dans la cause de l'entrepreneuriat, étendard de la modernité de l'accomplissement du travail.
Entre le patron-ne exploiteur et le patron-ne héros, l'auteur instille une sociologie du travail patronal (oui ils-elles travaillent bel et bien), de leurs entourages, de leurs engagements collectifs, de leurs goûts et de leurs valeurs (fierté, autonomie, laissez-nous faire, engagement de soi, féminisme de marché, écologie balbutiante) et de leurs répulsions (les petits contre les grands, une suspicion anti-étatique commune) pour comprendre la diversité du " faire patron " dans une économie capitaliste. -
Les répercussions mondiales de la mort de George Floyd le 25 mai 2020 l'ont montré : plus que jamais il est utile de défendre un usage critique du mot race, celui qui permet de désigner et par là de déjouer les actualisations contemporaines de l'assignation raciale.
User de manière critique de la notion de race, c'est décider de regarder au-delà de l'expression manifeste et facilement décelable du racisme assumé. C'est saisir la forme sédimentée, ordinaire et banalisée de l'assignation raciale et la désigner comme telle, quand elle s'exprime dans une blague ou un compliment, dans une manière de se croire attentif ou au contraire de laisser glisser le lapsus, dans le regard que l'on porte ou la compétence particulière que l'on attribue. C'est ainsi expliciter et problématiser la manière dont selon les époques et les contextes, une société construit du racial.
Si le mot a changé d'usage et de camp, il demeure cependant tributaire de son histoire et y recourir de manière critique fait facilement l'objet d'un retournement de discrédit. Celles et ceux qui dénoncent les logiques de racialisation sont traité·es de racistes. Celles et ceux qui mettent en lumière l'expérience minoritaire en la rapportant à celle des discriminations raciales sont accusé·es d'avoir des vues hégémoniques. Dans le même temps, les discours racialisants continuent de prospérer sous le regard indifférent de la majorité.
Si le mot de race sert à révéler, y recourir est donc d'autant plus nécessaire dans le contexte français d'une République qui pense avoir réalisé son exigence d'indifférence à la race et y être parfaitement " aveugle ",
" colour-blind ", dirait-on en anglais. -
" Décolonial " ou " décolonialisme " : des mots omniprésents dans le débat public français, mais dont le sens réel et la portée heuristique semblent ignorés ou instrumentalisés. Ce nouvel opus de la collection Le mot est faible permet d'y voir plus clair.
Depuis quelques années, les mots " décolonial " et " décolonialisme " ont fait leur apparition dans le débat public français : dans les tribunes, discours, essais ou encore éditoriaux divers. Ils y occupent une place très particulière, celle du mot qui divise en prétendant défendre l'unité, celle du mot qui agit en prétendant se contenter de décrire, celle de la victime contre l'ennemi qui menace.
Comme nombre de titres de la collection Le mot est faible, l'objectif de l'ouvrage est d'explorer les transformations de certaines approches épistémiques contre-hégémoniques à l'échelle mondiale. Si le mouvement décolonial n'est pas le seul existant, il est sans doute l'un des plus repris actuellement, du fait de son affinité sémantique avec l'idée de décolonisation. Explorer ces nouvelles approches nécessite aussi de s'intéresser aux logiques de résistance - politiques et intellectuelles - qui s'exercent en particulier en France à leur égard. L'ouvrage tente non pas de rester neutre, mais de plaider pour un engagement académique, tout à la fois réflexif et situé, attentif à saisir à quel point et de quelle manière l'ethnocentrisme - pas seulement eurocentré - invite au binarisme. Il s'agit d'inciter à réfléchir et à rendre possible un dialogue scientifique plus large, ouvert au(x) monde(s) et à une forme d'universalité différente, qu'on l'appelle " pluriverselle " ou tout simplement " plurielle ". -
Alors que le mot " utopie " est au mieux paré des vertus du doux rêve, au pire rangé pour certains non loin des totalitarismes, l'historien Thomas Bouchet s'en empare, dans un voyage au sein de la littérature et de la théorie politique, afin de le recharger.
" Les six lettres d'utopie nous sont assez familières. Pourtant, il est difficile de déterminer quelle place le mot tient dans nos vies. Il paraît à la fois proche et lointain. Il est déroutant en lui-même car si en grec " topos " signifie " lieu ", le " u " initial peut être l'équivalent d'un " ou " et l'utopie serait alors le non-lieu (le lieu de nulle part), ou bien l'équivalent d'un " eu " et l'utopie serait alors le bon lieu (le lieu du bonheur). Il déroute aussi parce qu'il est environné d'une petite nébuleuse de mots dérivés, de qualificatifs, d'expressions apparentées. Utopie, mais aussi utopiste ou utopique. Utopie, pure utopie, belle utopie, folle utopie. Ceci est une utopie, cela n'est pas une utopie ou n'est qu'une utopie. Il y a aussi anti-utopie ou contre-utopie (mais quel lien entre ces deux-là ?), qui peuvent aussi accompagner utopie, ou s'y confronter, ou s'y substituer. Accommodée à toutes les sauces, l'utopie a été parée dans l'histoire de couleurs diverses voire inconciliables. Cela reste le cas aujourd'hui - on peut s'en convaincre en faisant le test auprès de proches ou de passants. Orange sur le mur de la Croix-Rousse, mais aussi rose ou rouge ou brune ou noire, verte comme l'écologie, jaune comme l'opposition populaire au président Macron et à son gouvernement. Ou arc-en-ciel. Certains la voient transparente, d'autres opaque. Ici claire, sombre là.Elle peut être désirée ou bien dénigrée, prisée ou bien méprisée. Elle peut s'employer avec le U majuscule de l'admiration ou de la peur, ou avec un u minuscule motivé par la confiance, l'attendrissement, la moquerie. Elle donne lieu à toutes sortes de parallèles, rapprochements, télescopages, mises à distance : avec idéologie (Karl Mannheim, Paul Ricoeur), rêve, mythe, réalité, fiction et aussi science-fiction, et même totalitarisme. Car utopie est aussi - et peut-être même surtout - ce qu'en font celles et ceux qui s'en saisissent. Ce mot-caméléon prend les teintes de ce qui l'entoure. " Vive l'utopie " pour les un·es, " à bas l'utopie " pour les autres : le mot est davantage polémique que descriptif et l'effet de brouillage n'en est que plus marqué. En bref : utopie est un mot vif et vivant, un mot qui ne tient pas en place et qui pour cette raison même nous est précieux. " Thomas Bouchet -
Par monts et par vaux : petit abécédaire des paysages
Martin de La Soudière
- Anamosa
- 17 Août 2023
- 9782381910697
D'alpage en verger : l'ethnologue du dehors et arpenteur Martin de la Soudière, remarqué notamment pour son superbe Arpenter le paysage (2019), livre ici un abécédaire personnel et nourri de littérature des motifs paysagers. D'alpage en verger, de bocage en sommet, d'étang en marais... Voici quelques-uns des motifs qui marquent en profondeur le territoire de la France tout comme les paysages intimes de l'ethnologue et arpenteur Martin de la Soudière. Dans cet abécédaire délibérément parcellaire, il en a répertorié vingt-deux et les décline de manière généreuse et joyeuse, selon cette approche qui lui est propre, personnelle et polyphonique, autant littéraire que géographique.
Ces motifs paysagers sont aussi des lieux : non pas des hauts lieux, mais des lieux ordinaires, des lieux communs en commun. À la fois singuliers et emblématiques, ils nous interpellent, renvoyant ainsi plus largement à notre culture de l'espace et de la nature. Cet ouvrage est aussi un appel à se rendre sur place, non comme un parcours fléché en suivant un guide, à la recherche du pittoresque, mais comme une promenade buissonnière, à l'écoute de nos sensibilités collectives et individuelles.